
Le brevet logiciel au Canada est souvent perçu comme un coût prohibitif à l’issue incertaine. La clé de sa rentabilité n’est pas dans la dépense, mais dans une approche stratégique et séquentielle qui transforme la PI en un actif commercial agile.
- Considérez la demande de brevet non comme une fin, mais comme une série d’investissements progressifs (démarrant à moins de 1000 $CAD) pour dérisquer votre projet.
- Arbitrez intelligemment entre le brevet (public et puissant) et le secret industriel (privé et fragile) en fonction de la détectabilité de votre innovation.
- Anticipez la valorisation dès le début, car même un brevet « dormant » peut générer des revenus via des licences.
Recommandation : Commencez par un audit de votre technologie pour définir la stratégie de PI la plus adaptée à vos objectifs commerciaux, et non l’inverse.
En tant que dirigeant d’une PME technologique au Canada, vous avez probablement consacré des nuits blanches et des ressources considérables au développement d’un logiciel qui pourrait changer la donne. L’idée de le protéger est naturelle, mais elle se heurte rapidement à une réalité intimidante : le spectre d’une facture de 20 000 $CAD, voire plus, pour un brevet dont le retour sur investissement semble aussi abstrait que le code lui-même. Cette somme représente souvent plusieurs salaires, un budget marketing ou le développement d’une nouvelle fonctionnalité clé. La question n’est donc pas seulement juridique, elle est fondamentalement stratégique et financière.
On vous a sans doute déjà présenté les options classiques : le brevet offre un monopole, le secret commercial protège votre « recette », et le droit d’auteur couvre le code littéral. Ces conseils, bien que corrects, restent en surface. Ils présentent la propriété intellectuelle (PI) comme une série de cases à cocher coûteuses, sans offrir un véritable cadre de décision adapté à la réalité d’une PME. Ils omettent l’essentiel : la PI n’est pas une armure statique, mais une boîte à outils dynamique pour construire un avantage concurrentiel.
Et si la véritable question n’était pas « dois-je dépenser 20 000 $ ? », mais plutôt « comment puis-je investir intelligemment 1 000 $ aujourd’hui pour sécuriser une option stratégique sur l’avenir et valider le potentiel commercial de mon innovation ? ». Cet article rejette l’approche binaire « tout ou rien ». Nous allons déconstruire le processus de brevet en une série d’étapes séquentielles et abordables. L’objectif est de vous fournir une grille de lecture pragmatique, centrée sur la valeur commerciale, pour transformer une dépense juridique perçue en un investissement stratégique et rentable.
Nous explorerons ensemble comment naviguer les subtilités du droit canadien, comment utiliser des outils méconnus comme la demande provisoire pour bloquer vos droits à moindre coût, et comment arbitrer entre la divulgation et le secret. Ce guide vous montrera comment aligner votre stratégie de PI avec vos objectifs d’affaires, et non l’inverse.
Sommaire : La stratégie de rentabilité du brevet logiciel pour les PME canadiennes
- Pourquoi la plupart des algorithmes ne sont pas brevetables au Canada et comment contourner ce frein ?
- Comment bloquer votre priorité mondiale pour moins de 1000 $CAD avec une demande provisoire ?
- Garder le secret industriel ou divulguer via brevet : quel choix protège mieux votre recette ?
- L’erreur de présenter votre innovation en conférence avant le dépôt qui annule tous vos droits
- Comment valoriser vos brevets dormants pour générer des redevances passives ?
- Comment suivre les heures de vos développeurs pour satisfaire un auditeur de l’ARC ?
- Brevets ou code source : comment donner un prix à ce qui n’est pas matériel ?
- Quand agir contre une contrefaçon : faut-il envoyer une mise en demeure pour chaque petite infraction ?
Pourquoi la plupart des algorithmes ne sont pas brevetables au Canada et comment contourner ce frein ?
Le premier réflexe d’un innovateur logiciel est de vouloir protéger son algorithme, le « cerveau » de son produit. C’est pourtant là que se situe le premier obstacle majeur en droit canadien. L’Office de la propriété intellectuelle du Canada (OPIC) considère les « idées abstraites », incluant les algorithmes mathématiques purs, comme non brevetables. Tenter de breveter « une méthode de calcul » est une voie sans issue. Pour un dirigeant de PME, comprendre cette nuance est crucial pour ne pas engager des frais juridiques en vain, d’autant que le contexte est à la hausse : selon des analyses récentes, on a observé une augmentation de 36% des frais d’examen de brevet standard en 2024, rendant chaque tentative plus coûteuse.
La solution ne consiste pas à abandonner, mais à « recadrer » l’invention. La question à poser n’est pas « quel est mon algorithme ? », mais « quel problème technique concret mon logiciel résout-il dans le monde physique ? ». La brevetabilité d’une invention mise en œuvre par ordinateur ne réside pas dans l’algorithme lui-même, mais dans son application pratique pour produire un effet physique tangible ou une amélioration mesurable d’un processus informatique. Par exemple, un algorithme qui réduit la latence d’un réseau, qui optimise la consommation d’énergie d’un processeur ou qui améliore la manière dont un ordinateur gère sa mémoire peut devenir brevetable. C’est l’invention dans son ensemble – l’ordinateur configuré par le logiciel pour fonctionner d’une manière nouvelle et inventive – qui est protégée.
Ce changement de perspective est essentiel. L’innovation logicielle prospère au Canada, notamment dans des pôles comme Montréal qui continue d’être un centre névralgique pour l’IA, avec des transactions de capital-risque dépassant 1,3 milliard de dollars en 2024. Pour capter une partie de cette valeur, il faut savoir parler le langage des brevets, qui est celui de l’application technique et non de l’abstraction mathématique. En vous concentrant sur la contribution technique concrète, vous transformez une idée abstraite en un actif potentiellement protégeable et valorisable.
Plan d’action : Recadrer votre innovation logicielle pour la brevetabilité
- Identifier l’utilité technique : Définissez précisément le problème technique que votre logiciel résout, au-delà de sa fonction commerciale. Quelle amélioration apporte-t-il à l’ordinateur, au réseau ou à un autre appareil ?
- Lier aux composants physiques : Rédigez les revendications en utilisant le terme « mis en œuvre par ordinateur » pour lier l’algorithme aux éléments structurels qui l’exécutent (processeur, mémoire, capteurs).
- Démontrer l’effet mesurable : Quantifiez l’amélioration. Fournissez des données sur la réduction de la latence, la diminution de la consommation d’énergie, l’augmentation de la vitesse de traitement, ou tout autre effet physique.
- Focaliser sur la contribution : Mettez l’accent sur ce que votre logiciel apporte de nouveau au fonctionnement de la technologie elle-même, et non sur la logique métier ou les règles de calcul qu’il contient.
- Rédiger avec un expert : Collaborez avec un agent de brevets spécialisé en logiciels pour traduire votre innovation technique en revendications robustes qui satisfont aux exigences de l’OPIC.
Comment bloquer votre priorité mondiale pour moins de 1000 $CAD avec une demande provisoire ?
L’idée d’une procédure de brevet s’étalant sur plusieurs années et coûtant des dizaines de milliers de dollars est un frein majeur pour une PME. Cependant, une approche stratégique et séquentielle permet de dérisquer massivement cet investissement. L’outil clé pour cela est la demande de brevet provisoire. Bien que ce terme soit américain, le Canada offre un mécanisme similaire : le dépôt d’une demande non examinée qui établit une « date de priorité ». Concrètement, pour un coût initial bien inférieur à celui d’une demande complète, vous pouvez sécuriser votre place dans la file d’attente mondiale pour une période de 12 mois.
Durant cette année, votre invention est « en instance de brevet » (« patent pending »). Cela vous confère plusieurs avantages stratégiques majeurs. Premièrement, vous pouvez communiquer publiquement sur votre innovation, chercher des investisseurs, ou même la commercialiser, sans perdre vos droits de brevet. Deuxièmement, cela vous donne un an pour évaluer la viabilité commerciale de votre produit, affiner votre technologie et décider si l’investissement dans une demande complète (au Canada et à l’international via le PCT) en vaut la peine. C’est un outil de dérisquage stratégique : vous n’engagez les frais importants que lorsque le potentiel de marché est confirmé.
Pour une PME, le coût est un facteur décisif. Le tableau ci-dessous, basé sur les nouvelles structures de frais de 2024, illustre l’investissement initial pour une telle démarche. Il est clair que pour une petite entité, l’accès à cette protection initiale est remarquablement abordable.
| Type de frais | Petite entité (<100 employés) | Entité standard |
|---|---|---|
| Frais de dépôt de base | 210 $CAD | 420 $CAD |
| Frais d’examen | 555 $CAD | 1110 $CAD |
| Frais agent de brevets (estimation) | 500-1000 $CAD | 1000-1500 $CAD |
| Total approximatif demande initiale | 710-1210 $CAD | 1420-1920 $CAD |
Cette approche transforme la décision de brevetage. Au lieu d’un pari coûteux et incertain, elle devient un investissement progressif et maîtrisé. Vous achetez une option sur l’avenir de votre innovation pour un coût modeste.

Ce calendrier visuel représente la feuille de route stratégique que la demande provisoire vous permet de déployer. Chaque étape, de la validation du marché à la recherche de financement, peut être menée avec la sécurité que votre date de priorité est verrouillée.
Garder le secret industriel ou divulguer via brevet : quel choix protège mieux votre recette ?
Avant même d’entamer les démarches de brevet, une décision fondamentale s’impose : faut-il rendre publique votre innovation en échange d’un monopole de 20 ans (brevet) ou la garder confidentielle aussi longtemps que possible (secret industriel) ? Ce choix n’est pas anodin et dépend entièrement de la nature de votre innovation logicielle. Comme le rappelle la Fédération des Inventeurs du Québec, la perception même de ce qui est brevetable varie énormément d’un pays à l’autre.
Les pratiques et la jurisprudence concernant la brevetabilité des inventions liées aux logiciels varient considérablement d’un pays à l’autre. Par exemple, dans certains pays, une ‘invention’ au sens du droit des brevets, doit avoir un ‘caractère technique’. […] Dans d’autres pays, de telles prescriptions n’existent pas, si bien que les logiciels bénéficient généralement de la protection par brevet.
– Fédération des Inventeurs du Québec, Guide de protection et brevets
Le critère décisif pour arbitrer entre brevet et secret est la détectabilité de la contrefaçon. Si un concurrent intègre votre innovation dans son produit, serez-vous capable de le prouver ? Si votre invention concerne une amélioration de l’interface utilisateur ou une fonctionnalité visible, la contrefaçon sera facile à détecter. Dans ce cas, le brevet est une arme puissante, car il vous donne le droit d’agir. En revanche, si votre innovation est un algorithme back-end qui optimise le fonctionnement interne d’un serveur, il sera quasiment impossible de prouver qu’un concurrent l’utilise sans avoir accès à son code source. Dans ce scénario, le brevet serait inutile : vous détiendriez un droit que vous ne pourriez jamais faire respecter. Le secret industriel devient alors la seule option viable.
Le secret commercial a l’avantage d’être gratuit et potentiellement illimité dans le temps, mais il est fragile. Il ne vous protège ni contre la rétro-ingénierie légale, ni contre un concurrent qui développerait la même solution de manière indépendante.
Étude de cas : La protection par le secret commercial
De nombreuses entreprises SaaS protègent leurs algorithmes de recommandation ou de traitement de données via le secret industriel. Le code source et le code objet ne sont pas accessibles au public. Tant que la fonctionnalité ne peut être découverte par une simple analyse du produit (rétro-ingénierie), la protection est effective. Elle n’est cependant exécutoire que tant que le secret n’est pas divulgué. Une fuite, un départ d’employé ou une découverte indépendante par un tiers met fin à la protection instantanément et irrévocablement.
La meilleure stratégie est souvent hybride : breveter les aspects visibles et détectables de votre logiciel, et protéger les mécanismes internes les plus complexes par le secret, en mettant en place des contrats de confidentialité (NDA) robustes et des mesures de sécurité informatique strictes.
L’erreur de présenter votre innovation en conférence avant le dépôt qui annule tous vos droits
Dans l’écosystème tech, la tentation est grande de présenter une avancée lors d’une conférence, d’un pitch ou même dans une publication de blog pour attirer des talents, des clients ou des investisseurs. C’est une erreur potentiellement fatale pour vos droits de brevet. La règle fondamentale du droit des brevets dans la plupart des pays du monde est la nouveauté absolue : une invention ne peut être brevetée si elle a été divulguée publiquement avant la date de dépôt de la demande de brevet. Une présentation en conférence, un article scientifique, ou même une démonstration à un client sans accord de confidentialité (NDA) constitue une divulgation publique qui détruit la nouveauté.
Le Canada et les États-Unis offrent une bouée de sauvetage : un délai de grâce d’un an. Cela signifie que si vous (l’inventeur) divulguez votre propre invention, vous disposez de 12 mois pour déposer votre demande de brevet. C’est une protection précieuse, mais dangereuse si mal comprise. Premièrement, elle ne vous protège pas si un tiers divulgue une invention similaire avant votre dépôt. Deuxièmement, et c’est le piège le plus critique, ce délai de grâce n’existe pas dans la plupart des autres régions, notamment en Europe. Si vous présentez votre innovation à une conférence à Montréal en janvier et ne déposez votre brevet qu’en mars, vous conservez vos droits pour le Canada et les États-Unis, mais vous les avez déjà définitivement perdus pour l’Europe, le Japon, la Chine, et la quasi-totalité du reste du monde.

Pour une PME avec des ambitions internationales, même modestes, divulguer avant de déposer, c’est amputer sa stratégie de PI dès le départ. La règle d’or est donc immuable : déposez d’abord, parlez ensuite. Même une simple demande provisoire, comme nous l’avons vu, suffit à établir une date de priorité et à sécuriser vos droits mondiaux avant toute communication publique. C’est une assurance à faible coût contre une erreur qui, elle, pourrait coûter des millions en opportunités perdues.
Comment valoriser vos brevets dormants pour générer des redevances passives ?
Il n’est pas rare qu’une entreprise dépose un brevet qui, finalement, n’est pas intégré dans son produit final. La technologie a pivoté, le marché a changé, ou une autre solution a été préférée. Ce brevet est alors souvent perçu comme un « brevet de vanité » ou un « brevet dormant », une dépense passée sans retour sur investissement. C’est une vision limitée. Un brevet est un actif, et comme tout actif, il peut être monétisé même s’il n’est pas utilisé directement. La clé est la concession de licences. Votre brevet peut représenter une solution précieuse pour une autre entreprise, y compris un concurrent, dans un autre secteur ou une autre géographie.
Transformer un coût irrécupérable en une source de revenus passifs (redevances) est une stratégie de PI avancée. Cela demande une approche proactive. Il ne s’agit pas d’attendre que quelqu’un frappe à votre porte, mais d’identifier activement des licenciés potentiels. L’écosystème technologique canadien est riche en opportunités ; par exemple, dans le secteur de l’IA, les startups issues de l’écosystème Mila ont levé plus de 52 millions de dollars, témoignant d’un besoin constant de technologies de pointe. Votre brevet dormant pourrait être la pièce manquante de leur puzzle.
La première étape est de surveiller le marché. Qui travaille sur des problèmes similaires ? Qui cite votre brevet dans ses propres demandes ? Les bases de données de brevets sont des mines d’or pour cette intelligence concurrentielle. Une fois les cibles identifiées, l’approche doit être commerciale, pas juridique. Il s’agit de présenter une proposition de valeur : comment votre technologie peut-elle leur faire gagner du temps, de l’argent ou leur donner un avantage concurrentiel ? La licence devient alors une transaction gagnant-gagnant plutôt qu’une menace de litige.
Votre feuille de route pour monétiser un brevet dormant
- Auditer votre portefeuille : Identifiez les brevets non utilisés et analysez la technologie qu’ils protègent.
- Identifier les licenciés potentiels : Utilisez la Base de données sur les brevets canadiens de l’OPIC pour voir qui cite votre brevet. Surveillez les lancements de produits et les publications spécialisées dans votre secteur.
- Rechercher des marchés complémentaires : Votre technologie, conçue pour un secteur, pourrait-elle être révolutionnaire dans un autre ? Pensez hors de votre marché direct.
- Construire une proposition de valeur : Préparez un dossier clair montrant les bénéfices pour le licencié potentiel (accès rapide à une technologie éprouvée, évitement de coûts de R&D, etc.).
- Initier le contact : Approchez les entreprises ciblées via leurs départements de développement des affaires, d’innovation ou de PI, avec une approche collaborative plutôt que conflictuelle.
Comment suivre les heures de vos développeurs pour satisfaire un auditeur de l’ARC ?
La stratégie de PI ne se limite pas à la protection externe ; elle a des implications fiscales et opérationnelles directes, notamment pour les entreprises qui bénéficient du programme de Recherche Scientifique et Développement Expérimental (RS&DE). Pour une PME tech canadienne, ces crédits d’impôt sont une source de financement essentielle. Cependant, pour y prétendre, l’Agence du revenu du Canada (ARC) exige une documentation rigoureuse prouvant que les activités déclarées constituent bien de la RS&DE. Le suivi des heures des développeurs est au cœur de cette exigence.
Un auditeur de l’ARC ne se contentera pas d’une estimation. Il voudra des preuves contemporaines et détaillées. Il est donc crucial de mettre en place un système de suivi du temps qui différencie clairement les tâches admissibles à la RS&DE des activités de développement de routine. Les tâches admissibles sont celles qui visent à surmonter une incertitude technologique, comme l’expérimentation de nouveaux algorithmes, la résolution de problèmes techniques non triviaux ou le développement de prototypes pour tester une hypothèse. Le développement de routine, comme la création d’interfaces utilisateur standards ou la correction de bugs mineurs, n’est généralement pas admissible.
Concrètement, votre système de suivi (qu’il s’agisse d’un logiciel comme Jira ou d’une simple feuille de temps) doit permettre à vos développeurs d’attribuer leurs heures à des projets ou des tâches spécifiques, avec des commentaires décrivant la nature du travail. Par exemple, au lieu de « 8 heures sur le projet X », une entrée devrait ressembler à « 3 heures : recherche sur l’algorithme de compression Y pour réduire la latence (incertitude A). 5 heures : intégration de l’API Z (développement de routine) ». Cette discipline opérationnelle est non seulement cruciale pour sécuriser vos crédits d’impôt, mais elle fournit également une documentation précieuse pour vos demandes de brevet, en créant un historique daté des efforts de R&D et des solutions inventives trouvées.
Brevets ou code source : comment donner un prix à ce qui n’est pas matériel ?
Pour un dirigeant de PME, une question revient constamment, que ce soit lors d’une levée de fonds, d’une fusion-acquisition ou simplement pour le bilan annuel : quelle est la valeur de mes actifs incorporels ? Donner un prix à un brevet ou à un code source est un exercice complexe, car leur valeur n’est pas intrinsèque mais dépend entièrement de leur contexte commercial. Un brevet qui protège une technologie au cœur d’un produit générant des millions de revenus a une valeur immense. Le même brevet, s’il est « dormant », a une valeur potentielle bien plus faible, conditionnée à sa capacité à être licencié.
Il existe plusieurs méthodes pour évaluer la PI, chacune adaptée à une situation différente. La méthode par les coûts consiste à additionner les coûts engagés pour développer l’actif (salaires des développeurs, frais de brevet). C’est la plus simple, mais aussi la moins pertinente, car elle ignore totalement le potentiel de revenus futurs. La méthode par le marché compare votre actif à des transactions similaires sur le marché (licences ou ventes de brevets comparables). Elle est plus juste mais souvent difficile à appliquer, car les données de transactions sont rarement publiques.
La méthode la plus stratégique pour un dirigeant est la méthode par les revenus. Elle consiste à estimer les flux de trésorerie futurs que l’actif de PI permettra de générer. Cela peut être les revenus directs d’un produit protégé par le brevet, les économies de coûts réalisées grâce à une technologie interne, ou les redevances attendues d’un programme de licences. Cette approche a l’avantage de lier directement la valeur de la PI à la performance commerciale de l’entreprise. C’est le langage que comprennent les investisseurs et les acquéreurs. Valoriser votre PI n’est donc pas un exercice comptable, mais un exercice de planification stratégique qui vous force à répondre à la question : « Comment cet actif va-t-il m’aider à générer plus de revenus ou à réduire mes coûts à l’avenir ? ».
À retenir
- La brevetabilité d’un logiciel au Canada dépend de sa capacité à produire un « effet technique tangible », pas de l’élégance de l’algorithme.
- La demande de brevet provisoire est un outil de dérisquage stratégique qui sécurise vos droits mondiaux pour moins de 1000 $CAD, vous laissant 12 mois pour valider votre marché.
- Le choix entre brevet et secret commercial doit être dicté par la « détectabilité » de la contrefaçon : ne brevetez que ce que vous pouvez prouver qu’on vous a copié.
- Toute divulgation publique avant le dépôt d’au moins une demande provisoire peut anéantir vos droits de brevet à l’international, malgré le délai de grâce canadien.
Quand agir contre une contrefaçon : faut-il envoyer une mise en demeure pour chaque petite infraction ?
Découvrir qu’un concurrent utilise votre technologie brevetée est une situation frustrante. Le premier réflexe est souvent de vouloir engager une action en justice immédiate. Pour une PME, c’est rarement la meilleure stratégie. Les litiges en matière de brevets sont longs, extrêmement coûteux et leur issue est incertaine. Une approche pragmatique et commerciale est impérative. La question n’est pas « ai-je le droit d’attaquer ? », mais « quel est l’impact commercial de cette contrefaçon et quelle est la réponse la plus rentable ? ».
Toutes les contrefaçons ne se valent pas. S’il s’agit d’une petite startup sans revenus significatifs qui teste une fonctionnalité similaire sur un marché de niche, l’impact sur votre entreprise est probablement nul. Envoyer une mise en demeure agressive pourrait coûter plus cher en frais d’avocat que le préjudice subi. Une simple lettre de notification, voire une surveillance passive, peut être plus judicieux. En revanche, si un concurrent majeur lance un produit qui copie directement votre technologie brevetée et s’attaque à votre cœur de marché, menaçant vos revenus, une action rapide et ferme est nécessaire.
Avant toute action, une analyse coût-bénéfice s’impose. Estimez le manque à gagner causé par la contrefaçon. Évaluez la solidité de votre brevet (est-il susceptible d’être invalidé en cours de litige ?). Considérez des alternatives au procès : la négociation d’un accord de licence peut transformer un contrefacteur en client et générer des revenus là où il n’y avait qu’une perte. La médiation est également une voie moins coûteuse. Pour un dirigeant de PME, l’objectif n’est pas de gagner une bataille juridique pour le principe, mais de protéger ses flux de revenus de la manière la plus efficace possible. Parfois, cela signifie agir avec force ; souvent, cela signifie agir avec une retenue stratégique.
L’ensemble de ces éléments forme un écosystème de propriété intellectuelle. Pour qu’il soit véritablement rentable, la prochaine étape logique consiste à réaliser un audit de votre portefeuille technologique pour identifier les innovations à protéger, les actifs à valoriser et les risques à maîtriser.
Questions fréquentes sur la stratégie de brevet logiciel au Canada
Qu’est-ce que le délai de grâce au Canada et aux États-Unis ?
Il existe un délai de grâce d’un an, au Canada et aux États-Unis, pour déposer une demande de brevet suite à la publication de l’invention par l’inventeur lui-même. Cela signifie que vous avez 12 mois après une divulgation publique pour sécuriser votre brevet dans ces deux pays.
Quelle est la règle en Europe concernant la divulgation avant dépôt ?
Ce n’est pas le cas pour les autres pays. En Europe, la règle de « nouveauté absolue » s’applique, interdisant toute divulgation publique avant la date de dépôt. Une présentation en conférence ou un article de blog avant le dépôt annule donc irrévocablement vos droits de brevet en Europe.
Comment gérer les publications universitaires et les brevets ?
Une fois la demande de brevet déposée (même une demande provisoire), la publication devient possible sans risque. Il est donc primordial de considérer la protection par brevet d’une invention avant toute divulgation publique, comme la soumission d’un article scientifique à un journal.